Comment se projeter à l’aube de la fin d’un monde ? Chapitre 1 : un constat récent.

Un jour, après consultation, le médecin finit par revenir vers nous avec ces mots : « Madame, monsieur, vous êtes atteint d’un cancer. »
Après une telle nouvelle, il faut réagir mais la réponse n’est pas évidente : il faut accepter la situation et y réagir par le combat. Selon moi, c’est exactement la situation actuelle de l’Humanité.
Alors à quel cancer fais-je référence ? Ce n’est pas évident de mettre une définition ultra-précise, car le cancer est général et métastasé. Et la situation est plus ancienne que j’aurais pu le croire.

Prenons une première date : le 10 décembre 1948. Ce jour là, la déclaration universelle des droits de l’Homme est adoptée par les 58 états de l’assemblée générale [Déclatation1948]. Dans ce document, il n’y a aucune référence à l’écologie, à la nature, à la protection de l’environnement. Dans le préambule, nous pouvons lire :

Les peuples se sont […] déclarés résolus à favoriser le progrès social et à instaurer de meilleures conditions de vie dans une liberté plus grande…

Mais comment définir « de meilleures conditions de vie » et que veut dire une liberté plus grande ? L’article 3 précise :

Tout individu a droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne.

Droit à la sûreté de sa personne. On peut avoir avoir une lecture extensive de ce droit de sûreté de la personne en prenant en compte son environnement. Nous pouvons le relier à l’article 29 :

Dans l’exercice de ses droits et dans la jouissance de ses libertés, chacun n’est soumis qu’aux limitations établies par la loi exclusivement en vue d’assurer la reconnaissance et le respect des droits et libertés d’autrui et afin de satisfaire aux justes exigences de la morale, de l’ordre public et du bien-être général dans une société démocratique.

Le bien-être général associé au principe de sûreté… Ce sont les seules références que je rapproche le plus à la problématique de la préservation de l’environnement. Ce n’est pas direct et c’est laissé à l’appréciation du lecteur. Cet état de fait était déjà présent dans la déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 [Déclaration1789]. On peut citer principalement l’article 2 :

Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’Homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l’oppression.

Toute la difficulté vient donc de concilier ces quatre droits. Ce que l’on peut dire, c’est qu’en 1948, tout comme en 1789, ces déclarations de droits sont centrées sur l’Homme. Le fait que l’Homme vive dans un environnement passe au second plan. La perception est que l’Homme est centré sur lui-même, qu’il est le seul être vivant sur la planète Terre et qu’il la possède.
En 1972, la situation change un peu avec la déclaration de Stockholm [Stockholm1972] : 26 principes sont mis en avant avec la prise en compte d’« un environnement dont la qualité lui permette de vivre dans la dignité et le bien-être » ou encore la volonté de « protéger et améliorer l’environnement pour les générations actuelles et futures ».
L’Homme réalise sa seconde révolution copernicienne : de la Terre n’est pas au centre de l’univers à l’Homme qui n’est pas au centre de la Terre. La nature n’est pas au service de l’Homme.
Le sommet de 1972 est qualifié officieusement de premier sommet de la Terre. Il s’en suit la création du programme des Nations-Unies pour l’environnement [UNEP].

On retrouve dans ce programme toute la volonté d’une Humanité de vouloir concilier son existence avec son environnement. Ce programme avec l’organisation météorologique mondiale créa le désormais fameux Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat (GIEC) en 1988. C’était il y a 30 ans… C’est à la fois très récent (au regard de l’Histoire de l’Humanité) et long (au regard de l’urgence à agir). Cependant, sur ce sujet comme bien d’autres défendus par les Nations-Unies, cela relève malheureusement d’une certaine utopie.

Alors, dans notre monde moderne, plein de progrès, qu’est-ce qui fait que l’on en est là ? Avons-nous perdu l’esprit des Lumières sur le progrès? Avons-nous perdu toute vision du futur ?
Quelle est la vision de notre monde en 2100 ? Comment considérer l’avenir de nos enfants et les enfants de nos enfants ? Aujourd’hui, nous avons du mal à nous projeter à plus de 5-10 ans, dans une course folle à la consommation, à l’instantané, à l’individualisme.
Peut-être, qu’à l’heure de l’innovation, nous n’avons plus aujourd’hui de vision du futur qui nous permette de nous projeter collectivement, comme l’évoque Etienne Klein :

Croire au progrès, c’est accepter de sacrifier du présent personnel au nom d’un futur collectif.

Une autre définition du progrès, rappelée par Nicolas Hulot, est celle de Victor Hugo :

Le progrès est la révolution faite à l’amiable.

Ces mots de Victor Hugo peuvent prendre une signification assez particulière en regardant le mouvement des gilets jaunes, qui est avant tout un symptôme de la distance toujours plus grande entre Politique et volonté populaire : difficile de faire une révolution à l’amiable quand de moins en moins de décisions ne deviennent acceptées par de plus en plus de personnes (de l’insignifiante limitation de vitesse à 80 km/h au choix d’un modèle économique).

Mais, alors, comment avancer alors même que les personnes qui ont officiellement le pouvoir ne veulent plus faire bouger les choses et quand bien même ils le voudraient, n’auraient pas directement l’adhésion populaire ?
L’expérience de monsieur Hulot, en tant que militant et ministre, donne un début d’explication sur le décalage entre l’urgence et les actions prises… en prenant en compte les intérêts particuliers qui sont contre l’intérêt général. Il revient sur ce constat cette année dans une interview à Radio Canada, notamment par rapport à son expérience gouvernementale :

Le paradoxe : Jamais l’Humanité n’a été aussi brillante, intelligente. Tous les outils sont là. Ce qui fait défaut, c’est une volonté et une intelligence collective.

Une intelligence collective ? La difficulté qui nous fait face est d’être capable d’intelligence collective à l’échelle de l’Humanité, tous pays confondus. Nous en sommes capables : l’exemple de la préservation de la couche d’ozone est bien réel avec la capacité de nous transformer à l’échelle mondiale [Montreal1985]. A l’époque, le périmètre était limité et ne touchait pas au cœur économique de la planète. Le cancer des CFC n’était pas métastasé et nous l’avons vaincu. Le challenge d’aujourd’hui est systémique. Ce sont les principes de notre développement économique qui doivent eux-aussi faire leur révolution copernicienne. Et il faudra pour cela une forte volonté de toute l’Humanité, comme l’écrivait Machiavel :

Rien n’est impossible à qui veut fermement.

Il reste donc à bien définir notre problème et à décider de vouloir ce que l’on veut : changer ou subir.

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