Comment se projeter à l’aube de la fin d’un monde ? Chapitre 3a : une première idée de ce qu’il faudrait faire

Dans le chapitre précédent, nous avons touché du doigt la trajectoire de notre civilisation thermo-industrielle qui nous amène vers un effondrement certain si nous ne changeons rien. Dans ce présent chapitre, nous allons prendre un exemple de ce qu’il faudrait faire à l’échelle de la France pour nous remettre dans une trajectoire durable.
En 1991, l’Agence De l’Environnement et de la Maîtrise de l’Energie (ADEME) a été fondée et agit pour la mise en œuvre de politiques publiques en matière d’énergie et de protection de l’environnement [ADEME].
En 2014, l’ADEME publie une étude «Visions Energie Climat 2030/2050 : Quels modes de vie pour demain ? »
[ADEME2014]

Cette étude vise à illustrer les changements de vie en se basant sur deux axes : « la diminution par deux de la consommation énergétique à l’horizon 2050 et le développement des énergies renouvelables, avec pour toile de fond l’atteinte du facteur 4 en 2050, c’est-à- dire la division par 4 des émissions de gaz à effet de serre générées sur le territoire national par rapport à 1990 ».
Huit familles type ont été identifiés et leur bilan est réalisé par rapport à un mode de vie 2030 et 2050 qui suivrait la trajectoire facteur 4.

Si nous prenons la famille type 2 parents – 2 enfants habitant dans une maison de ville, nous pouvons noter dans la vision 2030 :

  • Maison de ville, mitoyenne sur deux côtés, construite dans les années soixante-dix et entièrement réhabilitée il y a une dizaine d’années (140m² pour la famille)
  • Jardin pour cultiver quelques fruits et légumes
  • Chaudière à condensation
  • Appareils électroménagers très performants
  • Cuisine aussi souvent que possible des produits bio et locaux en provenance d’AMAP & biocoop, parfois des produits surgelés
  • Alimentation principalement végétarienne
  • Peu de déplacements longues distances, principalement en train
  • Un beau voyage de plusieurs semaines par an
  • Petits déplacements du quotidien : marche à pieds, vélo, Bus mais aussi encore une voiture thermique pour un membre de la famille et les vacances.

Pour la vision 2050, nous pouvons noter :

  • Une maison de ville de 3 étages qu’ils partagent avec deux autres familles, diminution du nombre de m² par famille (100m² par famille). Construction récente, bâtiment à énergie positive isolé grâce à des fibres végétales intégrées dans le bâti
  • Un système de chauffage d’appoint par le sol avec une pompe à chaleur collective air/eau
  • Comportements plus économes car coût très élevé de l’énergie/autres servitudes
  • Cellules photovoltaïques sur le bâtiment. L’électricité produite alimente la coopérative énergétique locale
  • Location longue durée de tout l’électroménager, vers la durabilité des équipements
  • Système de mini-serres verticales installé le long des grandes fenêtres du salon + potager + récupération de l’eau des toits
  • L’hyper-centre de la ville est piéton et fortement végétalisé, circuler en centre-ville est agréable, avec une autorité unique pour gérer tous les modes de transport et leur disponibilité (partage individuel, collectif)
  • Vélo électrique pour les déplacements d’une dizaine de kilomètres
  • Une vieille voiture hybride rechargeable achetée en 2030 qui la plupart du temps est en auto-partage
  • Grand voyage limité : 1 grand voyage de temps en temps décidé de longue date (tous les 10 ans?) : on prend toujours l’avion pour voyager loin, mais moins souvent et plus longtemps en somme. Les entreprises proposent maintenant à leurs salariés la possibilité de cumuler trois mois de congés payés pour faire des grands voyages.

De manière générale, l’ADEME insiste sur la notion de sobriété (articulant parfois sobriété choisie, subie et efficacité) :

  • La sobriété par des modes de vie simples permettant d’éviter un certain nombre de consommations d’énergie tout en s’inscrivant dans la conception d’un art de vivre
  • La sobriété par une rigueur éthique qui découle de la prise en charge des grands enjeux dans le cadre d’une citoyenneté qui s’inscrit de plus en plus dans un contexte planétaire
  • La sobriété par la haute performance technique des équipements et des assistances électroniques qui s’allient à des comportements de vigilance à l’usage et donc facilite la gestion de l’énergie au quotidien, avec notamment l’appui des dispositifs d’information sur les consommations énergétiques
  • La sobriété par le recours à une optimisation de l’usage de biens et de services notamment de mobilité, à travers un accès direct à ceux-ci sans recours à la propriété privée de ces biens; cela s’inscrit dans le cadre d’une économie de la fonctionnalité
  • La sobriété par une gestion budgétaire rigoureuse pour certains ménages dans un contexte de hausse des prix des énergies
  • La sobriété par des formes d’économie circulaire (circuits courts, réutilisation, recyclage) qui permettent de réduire les transformations de matières premières d’où résultent l’essentiel des émissions de gaz à effet de serre de l’industrie lourde ainsi que les transports de marchandises.

Ce que nous pouvons noter c’est que la vision proposée par l’ADEME paraît totalement atteignable même si elle nécessite de faire une révolution culturelle par rapport à la notion de propriété, d’usage et de consommation. Plein de secteurs industriels seront totalement impactés (voire s’effondreront) : les industries du transport, de production de biens, élevage, l’agroalimentaire…Toutefois, nous pouvons aussi pointer du doigt des limitations de l’approche de l’ADEME au regard des enseignements du chapitre 2 :

    • L’évaluation de l’impact de nos consommations est régulièrement revue à la hausse : nous sous-estimons nos impacts faute d’avoir une analyse consolidée de l’impact de la fabrication, du transport, de l’usage, du recyclage et des externalités négatives de l’ensemble des biens et services que nous utilisons au quotidien.
    • L’ADEME met l’accent sur l’utilisation de nouvelles technologies (comme celles TIC) ou l’usage des ENR qui régleraient en partie un certain nombre de problèmes alors qu’ils en créent d’autres.
    • L’évolution de la population à la hausse qui pose question.
    • La quantité limitée de matières premières et la pollution générée de plus en plus grande pour les obtenir (que ce soit les métaux ou les minéraux). Le problème n’est pas qu’énergétique.
    • Le réchauffement climatique qui complique la tâche, en diminuant le rendement agricole et en créant des tensions supplémentaires.
    • L’effondrement de la biodiversité qui fait craindre le pire sur nos cultures et d’éventuelles épidémies à large échelle.
    • Les industries opaques : armement, drogues…
    • Le monde n’est pas que la France.

Ainsi cette étude de 2014 donne une petite idée de ce qu’il faudrait faire, mais elle est déjà trop ancienne et limitée dans son périmètre pour être fiable.
L’ADEME elle-même réactualise ses scénarios pour essayer de coller mieux à la réalité [ADEME2017]. Cela permet d’aller plus loin, sans pour autant répondre aux limitations mentionnées ci-dessus. Par exemple sur la partie transport :

  • Une restructuration profonde des systèmes de transport de voyageurs est proposée. La mobilité des personnes est ainsi d’abord contenue, puis baisse de 17 % en 2035 et de 24 % en 2050.
  • Autopartage et covoiturage sont les règles de base pour les véhicules.
  • Une part accrue de télétravail, le vieillissement de la population, ainsi que l’aménagement du territoire qui permet une meilleure organisation urbaine : la population active travaille plus régulièrement dans les bâtiments résidentiels ou dans des télécentres, à proximité des lieux de vie.
  • Véhicules hybrides rechargeables plug-in, électriques (surtout achetés par les professionnels et déployés pour offrir des services de mobilité), véhicules GNV. Cette évolution rapide des ventes permet de réduire à 60 % la part de véhicules thermiques pour 2030. Cette tendance se poursuit au-delà et aboutit à ce que ces nouvelles motorisations représentent 98 % du parc en 2050.

Difficile de dire si cela est suffisant.

Toutefois, l’exemple de la France est particulier : la production industrielle, actuellement très faible en France, nécessite d’être relocalisée et cette relocalisation posera problème (tout le monde ne peut pas faire du télétravail) et il faudra inverser le flux de population pour réinvestir les campagnes. De vaste problématiques d’aménagement du territoire s’en suivront.
D’autres scénarios sont ainsi nécessaires pour mieux appréhender ce qu’il faudrait faire. Dans le sous-chapitre suivant, nous considérons le scénario negawatt.

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